Symphonie No. 8 (Des Mille) en mi bémol majeur / Mahler

Ecrite en deux mouvements, l’œuvre est vocale d’un bout à l’autre, le seul passage purement instrumental étant l’introduction du second mouvement. II s’agit non pas d‘une symphonie avec solistes ct chœurs, mais d‘une symphonie pour solistes, chœurs et orchestre.

Les deux parties sont fondées respectivement sur l’hymne Vem‘ Creator Spiritus. dû au moine bénédictin Raban Maur ou Hrabanus Maurus, mort à Mayence en 856, et sur la scène finale du Second Faust de Goethe. Mahler commença par mettre en musique le Veni Creator, et l’idée de lui associer le Second Faust ne lui vint. qu’en cours de travail. Les deux textes, écrits en des langues différentes (latin et allemand) à mille ans d’intervalle, ne furent pas réunis par hasard : entre leurs messages existent des liens dont Mahler était conscient, et sans doute aussi Goethe qui, en son temps, avait traduit en allemand le Veni Creator et attiré l’attention de son « conseiller musical » Zelter sur son aptitude à être mis en musique. A chacun des deux textes, Mahler a apporté de légères modifications.

La Huitième symphonie est une œuvre optimiste et respirant la confiance  en soi. « Cette symphonie est un don à la nation. Toutes les précédentes n’étaient que des préludes à celle-ci : mes autres œuvres sont tragiques et subjectives, celle-ci est une immense dispensatrice de joie » (Mahler, en 1906, à son ami Richard Specht)… « Je viens d’achever ma Huitième, c’est ce que j’ai fait jusqu’ici de plus considérable. Contenu et forme en sont tels que je ne saurais vous les décrire. Imaginez l’univers entier en train de sonner et de résonner. Il ne s’agit plus de voix humaines, mais de planètes et de soleils en pleine rotation » (Mahler & Willem Mengelberg, en août 1906).

Gustav Mahler. Symphonie No. 8 Première
Gustav Mahler. Symphonie No. 8 Première

La Huitième symphonie chante la joie de créer, la puissance créatrice. Le premier mouvement, avec son texte latin, célèbre l’Esprit Créateur; le second, avec son texte allemand, l’Esprit créateur. Si l’on se réfère la structure traditionnelle de la symphonie, le Veni Creator tient lieu dans la Huitième de premier mouvement, et la Scène de Faust, trois fois plus longue, à la fois de mouvement lent, de scherzo .et de finale. Mahler compensa la diversité des textes, et la différence de longueur et de conception de chacun des deux mouvements, par une grande unité thématique. De très nombreux thèmes sont communs aux deux mouvements, et la plupart des thèmes sont apparentés entre eux. L’œuvre est, en outre, d’une très grande stabilité du point de vue tonal : la tonalité initiale de mi bémol majeur ne cesse en effet de reparaître, ce qui contribue aussi à l’unité du discours sans engendrer pour autant … grâce au génie de Mahler … la monotonie.

Le monumental mais concis Veni Creator est une forme sonate assez stricte dont le développement central culmine en une gigantesque et magistrale double fugue. Le thème initial et principal … ses trois premières notes (mi bémol, si bémol, Ia bémol) serviront de cellule de base à la symphonie tout entière … est saisissant. Précédé d’un accord introductif dominé par l‘orgue, il « doit, dès l’abord, conquérir tous les auditeurs, sans qu’un seul puisse lui résister » (Mahler). Sa métrique change trois fois en cinq mesures.

A ce thème clamé par le chœur s’opposent successivement Imple superna gratia (ré bémol), passage confié aux solistes, prétexte à une superbe démonstration contrapuntique, et Qui paraclitus dicerus (la bémol). Retour du chœur (Veni Creator), puis transition menant à Infïrma nostri (ré mineur), épisode retenu. C’est la fin de l’exposition, double succession d’exaltation et de repos. Le développement est, au contraire, ascension continue et ce, en trois étapes :

  1. intermède orchestral ponctué de cloches mystérieuses, puis intervention des solistes ;
  2. entrée du chœur (Accende lumen sensibus), puis intervention frappante du chœur d‘enfants (Amorem cordibus) dans la tonalité claire de mi majeur;
  3. double fugue (mi bémol) lancée sur Praevio. sommet du mouvement. Cette double fugue débouche, après un long point d’orgue de dominante, sur la réexposition, fortement condensée et assez modifiée.

L’ascension se poursuit. Le mot Gloria introduit Ia coda, et le mouvement se termine en apothéose sur le thème principal à l’unisson.

Fin du concert de Mahler
Munich, septembre 1910: répétition. finale de la première mondiale de la symphonie n ° 8 de Mahler dans la Neue Musik-Festhalle

La Scène de Faust … le plus long mouvement jamais composé par Mahler … est de structure nettement plus épisodique (comme le texte de Goethe par rapport au Veni Creator). Thématiquement, ce second mouvement, non seulement est souvent apparenté au premier, mais le cite même parfois : démarche justifiée par des proclamations communes aux deux textes (Accende lumen sensibus… Komm ! Hebe dich zu hôherm Sphären ! ). La structure globale Andante-Scherzo-Finale, adoptée par la plupart des commentateurs, n’est pas la seule concevable. D’aucuns ont décelé la suivante : introduction, exposition en trois parties, développement en trois sections, épilogue. L’introduction débute Poco adagio par un mystérieux épisode orchestral en mi bémol mineur évoquant les solitudes montagneuses décrites par Goethe. L’écriture annonce celle du Chant de la Terre. La première intervention du chœur (Waldung, sie schwankt heran), mystérieuse, saisissante avec ses effets d’écho, marque le début de l’exposition. Suivent les couplets du Pater Ecstaticus (Ewiger Wonnebrand, mi bémol majeur) et du Pater Profundus (Wie Felsenabgrund, mi bémol mineur). Le tempo s’anime (deuxième partie de l’exposition) avec le chœur des Anges Gerettet ist das edle Glied (de si majeur à mi bémol majeur), le chœur des Enfants bienheureux Hände verschlinget each et le chœur des Angelots Jene Rosen, Par lequel débute pour certains commentateurs le scherzo. Interlude orchestral, puis (troisième partie de l’exposition) chœur avec alto solo Uns bleibt ein Erdenrest. Le développement débute avec le chœur des Angelots Ich spüre soeben, et sa première section comprend notamment le chœur des Enfants bienheureux Freudig empfangen wir (si majeur), pour déboucher sur l’hymne à la vierge (Mater dolorosa) du Docteur Marianus Hôchste Herrscherin der Welt (mi majeur), bientôt repris par le chœur en mi bémol (Jungfrau, rein im schönsten Sinne).

Alors intervient, en mi majeur et très lentement, une longue mélodie confiée aux premiers violons sur un accompagnement de harpe et d’harmonium : l’admirable thème d’amour annonçant l’entrée de la Mater dolorosa. La deuxième section du développement, après un pélude orchestral en mi majeur, s’ouvre par un chœur d’hommes dans la même tonalité (Dir, der Unberührbaren). Puis, chœur des Pénitentes Du schwebst zu Höhen (si majeur), interventions successives de Magna Peccatrix (Bei der Liebe), Mulier Samaritana (Bei dem Bronn), Maria Aegyptiaca (Bei dem hochgeweihten Orte), qui se joignent ensuite en un trio (Die du grossen Sünderinnen). Une pécheresse (autrefois Marguerite) implore la Vierge (Neige, neige, ré majeur) en une version plus animée du thème d’amour. Nouveau chœur des Enfants bienheureux (Er überwächst uns schon, ré majeur), deuxième imploration de la pécheresse ( Vom edlen Geisterchor, si bémol majeur) culminant en une brève citation aux trompettes du thème initial de l’œuvre ( Veni Creator). La troisième section du développement s’ouvre par l’unique intervention de Mater Gloriosa (Komm! Hebe dich zu höhern Sphären, mi bémol), et débouche sur le Blicket auf ! (mi bémol) lancé par le Docteur Marianus et repris par le chœur. Postlude orchestral. L’épilogue débute par un lent et mystérieux prélude d‘ochestre: le Chœur Mystique entonne aux limites du silence les ultimes paroles (Alles Vergängliche ist nur ein Gleichnis). et l’œuvre se termine en un immense crescendo soutenu par tout l’appareil orchestral et vocal, et par le thème Veni Creator.

Cabane où Mahler a composé la 8ème symphonie
Cabane où Mahler a composé la 8ème symphonie

Sauf en son épilogue, la Scène de Faust ne comporte aucun effet de masse L’orchestration (on peut, la plupart du temps, parler d’un ensemble de solistes) annonce celle des dernières œuvres. La forme aussi, dans la mesure où, totalement imprévisible, elle ne relève plus … ou si peu … de la forme sonate. Sur un autre plan également, les œuvres ultimes de Mahler prolongèrent la Huitième symphonie: celui de l’assemblage de mouvements à première vue disparates, et très peu faits pour aller ensemble. D’aucuns ont comparé cette démarche _à la forme romanesque, qui « déteste savoir à l’avancè où elle va » (Adamo). Et, de fan, le Chant de la Terre et la Neuvième symphonie. non seulement explorent des terrains nouveaux quant à la forme (le premier mouvement de la Neuvième surtout), mais apparaissent presque « divisés en chapitres ». faits de parties, ou de mouvements, d’une autonomie les unes par rapport aux autres inconcevable auparavant.

Merci Wikiwand et à François-René Tranchefort

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